Le Serpent en danger (Les Inrockuptibles n°433, 17 mars)

Symptôme des nouvelles maneuvres éditoriales, la maison d'édition Le Serpent à Plumes vient d'être brutalement vendue par Nicolas Philippe (qui l'avait rachetée en 1999) aux Editions du Rocher.
Brutalement, c'est le mot employé par Pierre Astier, fondateur du Serpent, et son actuel directeur éditorial ; Astier n'a été informé de cette vente par Nicolas Philippe que la veille du communiqué diffusé à l'AFP par Astier le 18 février - soit 48 heures avant que Libération annonce l'acquisition de Jean-Paul Bertrand - soit une fois l'affaire traitée entre les deux hommes. Le patron du Rocher, éditeur de Brigitte Bardot et de Marc-Edouard Nabe, propose alors de ne garder, du Serpent, que Pierre Bisiou, directeur de la collection de livres de poche Motifs, et Pierre Astier, mais au titre de simple directeur littéraire, alors que celui-ci assure la ligne éditoriale de la maison depuis quinze ans. Parce que cette proposition lui paraît en contradiction avec le travail éditorial qu'il entend continuer au sein de la maison, mais aussi par solidarité avec les autres salariés - à qui J.-P. Bertrand ne laisse d'autres choix que la démission -, Pierre Astier a fait appel à l'avocat Emmanuel Pierrat pour contester la cession. Par ailleurs, le créateur du Serpent entend poursuivre Le Rocher pour diffamation et pour contrefaçon si Jean-Paul Bertrand utilise les couvertures créées par les fondateurs de la maison.
Les auteurs du Serpent - dont Edward Said, Noam Chomsky, Emmanuel Dongala, Dany Laferrière, et les ayants droits de Timothy Findley, ainsi que Theo Hakola et les plus jeunes auteurs - ont affirmés leur refus d'appartenir au Rocher, suivis par les agents littéraires, mais aussi les traducteurs, qui craignent pour leur part d'être soumis aux règlements monégasques. Le 1er mars, jour de la vente effective du Serpent à Plumes au Rocher, Jean-Paul Bertrand faisait déménager, sans prévenir Astier, le matériel et les archives de la maison.
Un nouvel exemple de la brutalité libérale qui s'insinue dans le milieu éditorial. Jean-Jacques Aillagon, qui s'est ému de cette affaire auprès de Pierre Astier, propose d'organiser une table ronde entre les protagonistes.

Nelly Kapriélian